Pédagogie noire, Pédagogie blanche

Publié le par Supermeuh

Être mainstream, ou ne pas l'être.

 

Ca fait un bail maintenant que je suis une Extra-terrestre homologuée, en d'autres termes une mère irrécupérable, qui porte ses bébés, allaite à volonté, et a abandonné depuis belle lurette les multiples formes de coercition généralement en usage à l'égard des enfants, sans pour autant abdiquer toute forme de responsabilité sur l'éducation de la génération future.

 

Rien de bien fantastique, en somme, rien d'héroïque. Et pourtant le quotidien de ma famille est bien différent de celui de bon nombre de familles qui vivent dans le même espace-temps, c'est indéniable. Ce n'est pas qu'on soit plus ceci, ou moins cela. Ce n'est pas que certains aiment leurs enfants, et d'autres pas. C'est juste qu'on ne conçoit pas le monde, ou du moins les rapports humains, de la même manière.

 

Il y a fort, fort longtemps que l'Homme considère qu'il est de son devoir d'éduquer ses enfants, afin de les adapter au mieux à la vie en société, de les couler dans le moule social qui leur permettrait d'être de bons citoyens, partageurs, généreux, respectueux des lois, et aptes à faire fructifier les biens de la famille / de la nation.

Car chacun le sait bien, le petit d'homme, dès sa naissance, est un être sans foi ni loi, un monstre d'égoïsme, un manipulateur hors-pair, et ce dans le seul objectif de satisfaire sa soif invétérée de plaisirs, aux dépens de tous ceux qui l'entourent, et notamment ses parents. Sa faible mère, particulièrement, est nuisible à l'élévation morale de l'Homme, en ce qu'elle serait encline à céder au petit tyran qui vagit dans ses bras. Elle l'encourage dans ses faiblesses, dans ses mauvaises habitudes, mais heureusement, le père est là pour inculquer la discipline - qui désignait, ne l'oublions pas, le fouet au bon vieux temps -, et pour extirper de l'enfant ses bas instincts, dès le berceau, dès la mamelle.

 

Et alors quoi, on se croit "évolués", bien loin de ces héritages plus anciens encore que le substrat judéo-chrétien de notre culture, on parle psychanalyse et autre psychologie de l'enfant, puériculture et autres sciences molles ou plus  dures. Mais le regard que ces "disciplines" (encore elles!) portent sur le petit être humain doit beaucoup, énormément - tout?- à cette conception de l'enfant comme mauvais dès l'origine, selon laquelle "l'Homme est un loup pour l'Homme" (Hobbes).

C'est sur cette idée que repose la "pédagogie noire", ainsi nommée par Alice Miller, et sur le fameux "c'est pour ton bien", qui justifie tous les abus de pouvoir, physique ou moral, de l'adulte qui sait sur l'enfant qui doit être dressé.

 

Ainsi, toute notre vie quotidienne est pétrie de cette philosophie, sans qu'on en prenne conscience, dans la violence ordinaire, sans qu'on sache vraiment à quoi on fait référence lorsqu'on cherche, par tous les rituels sociaux en vigueur, à "couper le cordon" d'abord, puis à mettre à distance la dyade mère-enfant, pour éviter les "mauvaises habitudes", ou encore à "corriger" l'enfant, même très jeune. On ne veut pas être un "mauvais parent", laisser son enfant "filer un mauvais coton", le laisser devenir une "mauvaise graine", et pour cela, notre culture nous amène à lui inculquer les racines mêmes de la violence, de la loi du plus fort, de l'action par intérêt à travers la distribution de punitions ou de récompenses.

 

Quel parent aimant et plein de bonnes intentions agirait de la sorte, s'il avait accès aux informations, et de ce fait prenait conscience du courant de pensée sous-jacent à cette éducation "traditionnelle", qui fait croire à tout un chacun qu'une bonne claque ou une bonne fessée, "ça n'a jamais fait de mal à personne" ? Et pourquoi nous adultes, gardons-nous si vivace dans notre mémoire ces événements si peu "conséquents" de notre enfance, alors?

 

 

J'ai eu la chance  d'assister, en juin dernier, à une conférence de Michel Odent sur l'accouchement respecté,très éclairant sur ces pratiques ritualisées qui visent à couper ce fameux cordon, qui mettent le bébé à peine né à distance de sa mère, loin des yeux loin du coeur.

C'est que l'attachement parental ( le bonding ) a besoin de passer par des moments-clés, et que si le fil est rompu, alors cet attachement n'aura pas lieu, ou bien sera "défectueux". Combien de femmes qui n'ont pas pu vivre un accouchement respecté ont expérimenté ce défaut d'attachement, et en ont souffert au point de chercher d'autres moyens, d'autres lieux pour accoucher "en toute sécurité", pas seulement physique, mais aussi émotionnelle!

Et que certainement, lorsque le bébé se sent en insécurité profonde, ce n'est plus dans l'ocytocine, hormone de l'amour et de l'attachement, qu'il baigne, mais dans l'adrénaline, son antagoniste, et ce sont ses premiers pas de futur guerrier, de futur conquérant qu'on conditionne, pour aller écraser la gueule de la culture voisine.

Aujourd'hui encore, visiblement, nous en sommes encore là.

 

Pourtant, j'aime à penser qu'une autre voie est possible.

Je ne suis pas Rousseauiste, comment pourrais-je faire confiance à la philosophie de l'éducation développée par un type qui a préféré abandonner ses propres enfants plutôt que de mettre ses précieuses théories à l'épreuve de la réalité avec de petits êtres humains? Oui, c'est réducteur, et alors?

 

Pour ma part, je crois profondément, intensément, que le bébé qui naît est un être neuf, vierge de toute volonté de manipulation, entièrement dépendant, pour sa survie, de notre volonté de l'accompagner, de le nourrir, de lui offrir sécurité affective et matérielle. La place du tout petit être humain est dans les bras de sa mère - ou de celle / celui qui lui en tient lieu -, parce qu'à terre, il meurt.

Son petit programme intérieur le pousse à chercher, dès les premiers instants de la naissance, le mamelon foncé sur la peau, les bras pour être à proximité du sein. Ce n'est ni vice ni perversion, ni "succion dénaturée", mais simple instinct de survie, car on ne se nourrit pas d'amour et d'eau fraîche, mais de lait chaud et sucré, au sein de sa mère humaine.

 

Son cerveau qui va se développer comme aucun autre organe, à aucune autre période de la vie, attend lui aussi sa précieuse nourriture. Et pour cela, l'enfant demande instamment la présence, les bras, le contact avec les siens, pour apprendre au plus vite à se comporter en être humain. Posé seul dans son lit, ou dans son transat, ou que sais-je encore, son être meurt de faim, puisqu'il ne reçoit pas les informations dont il est littéralement affamé. Porté, il entre dans une danse corps-à-corps avec l'adulte, apprend son métier d'enfant en découvrant le monde, se nourrit des gestes et des actions de l'adulte qu'il accompagne dans toutes ses activités, sans restrictions, même s'il s'endort, ou pire encore, s'il s'endort au sein ;-)

 

Et puis ensuite, lorsque l'enfant grandit, accepter sa présence, accepter de partager notre précieux temps d'adulte, c'est poursuivre le lien , et l'accepter dans la famille que nous sommes devenus, non plus seulement un individu, non plus seulement un couple, mais une famille, première instance de Socialisation, quoi qu'on en dise ;-)

 

Endormir un enfant en compagnie, que ce soit au sein ou pas, est-ce encourager ses "bas instincts"? Quel adulte n'a pas (un peu) peur du soir?

Manger, ou ne pas manger? Elever son enfant, c'est aussi prendre consicence de ce qu'on met sur la table, et manger "conscient";-)

 

On CHOISIT d'être un parent potier ou un parent jardinier. L'important est d'avoir le choix, et de comprendre que la violence ordinaire est une violence inacceptable, et non une méthode éducative.Et que pour être un parent "conscient", on a besoin de modèle de parentalité valide et efficicace, et non pas seulement de savoir ce qu'on ne veut pas être. Encore faut-il disposer de repères et de fils pour savoir ce que l'on veut faire.

 

En se réconciliant avec les besoins de l'enfant, dès sa naissance, on accepte de le considérer avec binveillance, et on peut envisager de fonder notre avenir sur l'ocytocyine, plutôt que sur l'adrénaline, sur la coopération, plutôt sur la compétition, sur la collaboration, plutôt que sur la guerre et la conquête.

 

Choisir la pédagogie "blanche", ce n'est pas sombrer dans la non-essence de parent, dans le laxisme. On peut être respectueux de ses enfants et savoir leur poser des limites, pour offrir un tuteur à la place de la discipline coercitive.

Au diable les clichés, connectez-vous, et sachez entendre "ce qui vous fait oui, ce qui vous fait non", pour être un être humain, tout entier!

 

Publié dans libre pensée

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L
Je tombe seulement maintenant sur cet article, à la suite d'une recherche sur Alice Miller...vu le laps de temps écoulé, vous ne lirez peut-être pas mon commentaire mais si vous le faites, je<br /> voulais vous transmettre ma totale adhésion à vos propos. Ce que vous dites sur le nouveau-né est d'ailleurs valable pour l'enfant et l'adolescent, de tout âge. Je suis enseignante et ce concept de<br /> pédagogie noire, je ne le vois que trop souvent mis en pratique, malheureusement. Du nouveau-né au jeune adulte (et au moins jeune), il est urgent de laisser du temps aux individus pour se<br /> construire, comprendre et s'épanouir. C'est la clef d'une société meilleure et émancipée, apaisée. Il y a du travail!
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S
Très bon article!! je suis totalement d'accord avec toi!! je file partager!!!!
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S
merci à vous, Marika, pour votre partage et pour le travail de traduction! à bientôt de vous lire!
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M
C'est magnifique!<br /> J'ai voulu partager (et en traduir des pièces) aussi sur mon blog<br /> <br /> Merci<br /> <br /> Bonne journée
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