Attachement et autonomie

Publié le par Supermeuh

Avant d'avoir des enfants, globalement, je n'aimais pas les enfants. Ils me semblaient toujours prompts à faire des choses qui me mettaient mal à l'aise, qui "mettaient la honte". Ils avaient un don pour ça.

Toujours en train de parler trop fort, de se rouler par terre au moment inapproprié, de demander des choses irréalistes, ou de poser des questions "idiotes", ou de dire des grossièretés ou des énormités. Bref. Pas à la hauteur.

 

Ensuite il y a eu une période de "latence", au début de ma vie de jeune adulte, où je n'avais plus trop de contacts avec cette partie de l'humanité qu'on appelle "les enfants".  A la fac, on en voit peu.

 

Et puis je suis devenue prof (ce qui est un comble, quand on y pense, pour quelqu'un qui n'aimait pas franchement les enfants, et s'engageait ainsi à passer une très, très grande partie de ses jours en leur compagnie), et j'ai appris plein de choses de mes élèves. Qui étaient des êtres humains tout à fait passionnants, bien au-delà de mes espérances, et bien davantage que les adultes qui m'entouraient.

C'est une chance, j'aurais pu tourner à l'aigre, instead.

 

Et... je suis à mon tour devenue jeune maman, j'ai eu mon premier bébé. A  vrai dire, j'ai l'impression que c'était dans une autre vie, tellement cela me semble loin, à présent.

Au début, je n'ai pas été trop super, comme mère.

Malgré la rencontre extraordinaire qui m'a ouvert le coeur en deux lorsque j'ai posé les yeux sur mon fils, dès le premier instant, la magie de ces jours n'a pas suffit à lever toutes les barrières qui entravaient mes sentiments, mes ressentis, ma façon de vivre avec mon enfant, en un mot, mon conditionnement.

Il y avait ce sentiment de reconnaissance, d'appartenance mutuelle entre nous, c'est une évidence. Mais chaque jour était une lutte pour être capable d'entendre mon bébé, ses besoins, physiques, et d'affection. On nous dit tellement tout le temps à quel point il ne faut pas donner de mauvaises habitudes, il ne faut pas prendre son enfant dans son lit, il ne faut pas le porter, il ne faut pas...

On nous dit tout et son contraire. On nous dit surtout à quel point il faut que l'enfant soit autonome, qu'il soit fort, qu'il ne soit pas capricieux, qu'il n'emmerde pas trop la vie de ses géniteurs, qu'il sache se faire oublier, en somme...

 

Ainsi, je m'efforçai de garder une proximité physique tout en me sentant coupable, tout en "gardant une distance", sans oser me donner les moyens de vivre pleinement ce que mon corps et le corps de mon bébé me dictaient. Je l'ai porté souvent, à bras ou dans des porte-bébés du commerce catastrophiques. Il dormait dans une chambre contiguë, juste à côté de nous, mais pas avec nous. Il me suivait partout... dans un transat, dans un lit-parc... mais pas en contact physique, dans le bercement de mes mouvements, pas dans la chaleur de ma poitrine, ni le respir de mon souffle.

La nuit, je veillais des heures auprès de son petit lit, de peur qu'il ne meure, comme ça, sans rien dire, car l'absence dévorante de sa présence à mes côtés ne me laissaient aucun répit. Mais je n'osais pas.

 

Quant à notre relation d'allaitement, aarrfff, je n'avais pas les clés à cette époque pour dépasser mon handicap, dont je n'avais pas la connaissance à proprement parler. Ce fut un échec cuisant. Et une distance de plus entre nous.

 

Je n'étais pas une mauvaise mère, on peut même dire une mère "suffisamment bonne". Mais est-ce ce qu'une mère doit se contenter d'être? Le peut-elle seulement, en conscience?

 

C'est dire si cet enfant en a essuyé des plâtres.

 

Et pourtant, chaque jour, il nous a renouvelé son amour, sa confiance, remettant les compteurs à zéro chaque matin, pour nous offrir une nouvelle chance de nous mettre à sa hauteur, en nous tendant sa petite main confiante.

C'est comme une lumière dans l'obscurité tissée par les contraintes, croyances et à priori du monde des adultes.

C'est comme un lever de soleil, chaque jour unique, chaque jour éternel.

 

L'enfant, lui, nous est attaché, il a pour nous un amour très grand, très intense, il croit en nous, parce que de nous sa vie entière dépend, et qu'il ne lui est pas concevable que nous ne prenions pas soin de lui, que nous ne le protégions pas, puisqu'il est notre enfant, et que nous sommes tout pour lui. Comment pourrait-on ne pas le comprendre? Son amour si puissant  n 'est-il pas réciproque, n'est-il pas, lui aussi, tout pour nous?

 

Et il a raison. S'il ne peut pas avoir confiance en nous, alors en qui peut-il avoir confiance, au monde?

Si nous le blessons en le frappant (même "pas fort"), en portant atteinte à son intégrité physique, alors de qui pourrait-il attendre protection?

Si nous le réconfortons pas, qui le fera? Nous lui apprendrons-nous la loi du plus fort, et la dureté de l'existence, alors que nous ne lui avons pas fourni les armes pour y faire face, en lui apprenant sa propre valeur, en lui apportant le soutien qui lui est dû?

Si nous ne l'écoutons pas, si nous nous moquons de lui et des émotions qui envahissent son esprit qui n'a pas encore les ressources pour les assumer seul,  alors qui l'écoutera, lui prêtera attention, le respectera pour ce qu'il est, si nous les premiers, parents de cet être pour l'instant entièrement dépendant, nous n'en sommes pas capables, alors que nous avons choisi de prendre cette reponsabilité immense envers lui en le mettant au monde?

Et cette dépendance même, cette promiscuité intense, elle est source de notre attachement, elle en est le terreau (hormonal, notamment). Un attachement physique qui prévient la violence, induite si souvent par la distance et l'incompréhension, le défaut de connexion.

Parfois, nos oeillères sont si puissantes que nous n'avons plus conscience de cette responsabilité. Mais chacun est libre de faire son cheminement, et de renouer avec soi-même, de se rendre plus libre d'agir selon son coeur. 

 

 

Douze ans après cette première naissance (ou presque, puisque Jean fêtera son anniversaire le 15 janvier), c'est comme si j'étais devenue une autre personne.

Les 5 enfants qui sont venus au monde à nos côtés m'ont, chacun à leur manière, appris beaucoup sur la manière dont on accompagne un petit être humain à la vie.

De par notre nature même, nous naissons profondément dépendants de nos parents, ou de ceux qui en tiennent lieu. Il faut nous nourrir, nous laver, nous couvrir, nous porter pour nous déplacer... Notre dépendance est extrême. Et pendant ce temps de la toute petite enfance, notre gros cerveau continue sa croissance (exponentielle), et se nourrit de chacune des interactions avec le monde extérieur, et donc avec nos interlocuteurs privilégiés, nos parents, et encore plus précisément, notre mère, pourvoyeuse de lait, de chaleur, de réconfort physique et moral, de soins, d'affection, de confiance.

La Nature est bien faite, car le petit humain, pour bien grandir, a besoin du lait de sa mère souvent, il a aussi besoin de contacts fréquents, voire permanents les premiers temps,. Et ces contacts, il les réclame, à corps (;-) et à cris, pour nous faire comprendre, puisque les signaux plus subtils ne nous sont plus accessibles, derrière nos manies d'autonomie. 

Il en a besoin, tant pour sa sécurité que pour obtenir la nourriture affective et cognitive dont il a besoin, cette nourriture qui consiste pour lui à s'imprégner, en nous accompagnant dans notre vie quotidienne d'humains, de nos activités, de nos gestes, de nos praxis, de nos mots, de nos réactions, afin de les emmagasinner dans sa petite bibliothèque personnelle, pour les expérimenter à sa guise le moment venu, remplir peu à peu  son manuel personnel d'Être Humain, et développer ses propres compétences en tant que tel.

Et tant qu'il en a besoin, il n'y a rien de plus normal, banal en somme, que de porter son bébé, de le bercer, de l'allaiter, de l'endormir aux bras, de le porter encore, de luiproposer le sein à nouveau, sans compter, sans minuter, et de nourrir mon coeur de maman du parfum de ses cheveux humides de sa petite transpiration, de la chaleur de son petit corps blotti contre le mien au coeur de la nuit, du souffle de son souffle, dans la proximité qui crée des liens.

 

Jusqu'au jour où il saura remplir le frigo tout seul. Parce que c'est ça, l'autonomie.

 

Publié dans libre pensée

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C
>Jusqu'au jour où il saura remplir le frigo tout seul. Parce que c'est ça, l'autonomie.<br /> <br /> Amen. Quel beau texte!
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B
Avant d'avoir des enfants, globalement, je n'aimais pas les enfants. Et puis un jour, j'ai eu un bébé. Et c'est ce bébé qui a fait de moi une maman.<br /> <br /> Merci pour ce superbe article qui tombe juste.
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S
<br /> <br /> merci à toi pour le retour. Contente d'avoir de tes nouvelles;-)<br /> <br /> <br /> <br />